Edito dialogue n° 143

DIALOGUE N° 143 - Du développement durable au développement solidaire


Du développement durable... au développement solidaire
une mode ou un enjeu et un défi ? !

Odette BASSIS


En quoi l'éducation nouvelle peut-elle être interpellée par cette question du développement durable, si présente
dans le quotidien de chacun où « acheter-bio », « voyager-bio » et même « vivre-bio », voire jusqu'à « penser-bio » devient bien plus qu'une mode, un modèle à suivre « up to date ». Exagéré ? Revenez donc sur internet et « voyez, voyez, braves gens » !
Ou déjà, simplement, arrêtons-nous un instant dans les rayonnages des supermarchés et jusqu'aux produits
de luxe qui affichent bio, en passant par les conseils journaliers du tri et les affichages à tous les coins de rue et de revue.
Du « développement durable », on en voit, on en boit, on en vit de toutes parts.
Il y a, bien sûr, plus loin que le quotidien immédiat, des émissions de télé où, face aux lieux paradisiaques
de la planète, s'affichent leurs dégradations au fil des industries, des déchets, des pollutions et du climat.
Ou encore tous ces chiffres qui dénoncent les écarts entre pays du nord pollueurs et pays du sud en danger
permanent d'exploitation de leurs réserves en sols, sous-sols...comme en main d'oeuvre ou cerveau
d'oeuvre !

Depuis le n°133 de Dialogue (1) où étaient abordées analyses et pratiques concernant cette question majeure, a été réalisé un « projet EEDD (2)», avec le soutien du Conseil Régional de l'Ile de France, par l'IHW (3) du GFEN en partenariat avec l'Association
CIVAM (4), projet dont ce n° 143 de Dialogue en est lui-même une suite. Avec l'apport d'interrogations, des étapes et des pratiques insérées dans ce projet ainsi que de nouvelles explorations.
Mais au-delà encore, dans ce numéro, avec d'autres démarches déjà là ou en cours, d'autres espaces interrogés
par le Développement Durable au coeur de la vie en ville comme de programmes d'enseignement, depuis le quotidien de questions d'enfants s'interrogeant sur l'origine de leurs tee-shirts jusqu'au fil de l'histoire de peuples disparus, de la fertilité potentielle méconnue de cette terre qui nous nourrit aux déflagrations de tremblements de terre où s'affrontent une complexité d'analyses à mener, de survies à gérer.

De grandes controverses traversent ce qui est pensé et mis en oeuvre à propos du D.D. Depuis la mise en
cause de la notion de « développement », trop souvent assimilée à celle de « croissance », et plus précisément
à celle de croissance économique, où l'augmentation des productions (depuis les productions de l'utile immédiat jusqu'à celles de loisirs toutes dimensions) va avec l'augmentation des inégalités, tant la marchandisation prend toute la place dans l'accroissement d'une omni consommation, pour les uns, au détriment d'une notion de besoin rétrécie jusqu'aux limites du viable pour tant d'autres. D'où une contradiction flagrante dans cette notion de durabilité - liée à l'idée d'une croissance infinie - alors que les données de réalité de notre planète ont leurs limites
maintenant mieux cernées et même aggravées précisément par la multiplication des pollutions issues d'une économie grandissante. Prise de conscience récente des effets pervers pour notre planète et l'humanité que cette croissance économique surplombant la dimension écologique/environnementale et surtout la dimension sociale. D'où le terme d' « oxymore » utilisé dans de telles controverses pour souligner les contradictions masquées d'un tel développement ayant prise de surcroit, sur le plan mondial, sur le sort de tant de pays non encore considérés comme « émergents », avec les risques majeurs pour ces derniers d'être pourvoyeurs de ressources (minières,
pétrolières, agricoles, humaines,...) au bénéfice des pays aujourd'hui reconnus officiellement comme « pays émergents » tout autant qu'au bénéfice (mais cela de longue date) des pays dits « développés ».

Ainsi s'éloigne-t-on de la définition donnée en 1987 par le Rapport Brundtland par la Commission mondiale
sur l'environnement et le développement :
« Le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire leurs propres besoins ». Avec deux concepts clés :
  • le concept de « besoins », en particulier les besoins essentiels des pauvres du monde, à laquelle la priorité absolue doit être donnée,
  • l'idée des limitations imposées par l'état de la technologie et l'organisation sociale sur la capacité de l'environnement pour répondre aux besoins présents et futurs ».

Définition qui eut déjà le mérite de dégager les notions d'équité et de responsabilité comme priorités face aux plus démunis d'aujourd'hui tout autant qu'aux générations à venir. C'est ensuite que vint l'importance de la dimension écologique. À laquelle doit maintenant s'ajouter celle de « gouvernance » qui renvoie non seulement aux autorités publiques de chaque pays mais aux responsabilités des entreprises mondialisées, le tout étant à traiter à l'échelle même de notre planète. Le réchauffement climatique, les ébranlements si graves liés à Fukushima (scientifiquement prévisibles) (5) ont de quoi nous interroger, tout autant que la question « bio » de notre environnement immédiat. Rien de
l'agir dans le « local » n'est indépendant du penser dans le « global ». Un peu comme pour l'histoire du
rat de Gramsci (6)...

schéma DDApprendre à penser autrement tout ce qui nous entoure. Pour y agir autrement. Et pour cela, entrer dans la découverte des savoirs de notre humanité - passée et présente - ni la tête baissée et appliquée, ni dans la compulsion agitée de réponses immédiates et sans risques. L'enjeu, c'est apprendre à oser affronter ses propres représentations et opinions par rapport à ce monde qui nous entoure, aussi près soit-il, aussi loin soit-il. Et cela, non seulement dans la conquête de ses propres potentiels encore ignorés mais plus encore - parce que rendue possible - dans le partage de cette conquête avec celle des autres. Là sont des racines de solidarité, dans la lucidité mais aussi la jubilation, forces démultiplicatrices d'avenir.

Aujourd'hui, face aux secousses mondiales issues des inégalités criantes entre les humains et les pays où l'appât des avoirs et des pouvoirs priment sur la recherche d'une humanité réconciliée avec elle-même, nous savons,  avec tant d'autres, que d'autres voies sont possibles. Oui, il en faut du courage. Mais nous avons dans nos parcours tant de possibles effectivement réalisés. Y compris dans ce que l'on pourrait reléguer au « presque rien», tant les attentes de notre monde est à l'affut d'exploits affichés et quantifiés. Nos pratiques nous apprennent combien l'important est dans la dynamique tenace et créative des parcours. Et nous savons combien dans notre histoire humaine tant d'avancées furent tirées de l'impossible. Un impossible apparent, alourdi des chaines d'une
pensée et d'un agir convenus.

Quand bien des choses vont mal, alors peuvent émerger d'autres voies. En s'émancipant - c'est-à-dire en «sortant des mains » - des lourdeurs du présent. Un enjeu et un défi à partager comme il en fut pour toute conquête arrachée à l'impossible.



1 Cf. Dialogue n°133, juillet 2009, Géographies : comprendre et agir sur le monde. retour au texte
2 EEDD : Éducation à l'Environnement et au Développement durable. retour au texte
3 IHW: Institut Henri Wallon. retour au texte
4 CIVAM : Centres d'Initiatives pourValoriser l'Agriculture et le Milieu rural. retour au texte
5 Des centrales nucléaires construites au-dessus de la rencontre de plusieurs plaques tectoniques ! retour au texte
6 Voir, dans ce numéro, p. 45, « Qui se souvient du premier sommet de la terre... » retour au texte




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