"Quelle formation pour quel métier ?" lire l'intervention de Jacques Bernardin

Quelle formation pour quel métier ?

Jacques Bernardin, Président du GFEN

 

La formation actuelle pourrait constituer un anti-modèle, tant au point de vie de sa durée que de son contenu, avec une tendance fortement prescriptive focalisée sur des fondamentaux... aux petits pieds. Prégnance des petits savoirs de base dans une logique de progressivité linéaire faisant la part belle à l'instruction directe, à l'exercice et à la répétition, sous contrôle d'évaluations : la sécheresse des contenus enseignés fait écho au sentiment de dépossession des enseignants, alimentant la crise de sens de part et d'autre de la scène scolaire, sans réduire les discriminations voire en les amplifiant.

 

Interrogés récemment « 85 % des professeurs stagiaires se sentent insuffisamment préparés à prendre la responsabilité d'une classe, pointant notamment des difficultés dans la gestion de la difficulté scolaire et la prise en compte de l'hétérogénéité »[1]. Leurs aînés ne se sentent guère plus accompagnés pour relever le défi de la démocratisation. Les diverses évaluations (CEDRE, PISA, TIMSS) montrent « depuis 30 ans, une baisse très sensible du niveau moyen et une augmentation des inégalités »[2]. Sauf à se satisfaire d'une pauvre formation à un pauvre enseignement, jugé bien suffisant pour les enfants de pauvres promis aux emplois déclassés et à une citoyenneté mineure, l'ensemble invite à repenser la formation pour un métier complexe, car ambitieux pour tous, dans une vision élargie des attendus.

 

En effet, l'évolution rapide des métiers, l'informatisation généralisée, le flux croissant d'informations peu contrôlées, sur fond d'enjeux environnementaux, sanitaires, scientifiques, sociétaux et sociaux amènent à reconsidérer les indispensables pour l'éducation des jeunes générations. Assurer une formation initiale de bon niveau ; solliciter la créativité, l'aptitude à communiquer et à travailler en équipe face à des situations complexes mais aussi développer l'esprit critique sont désormais requis. Or, la dernière enquête Talis de l'OCDE constate qu'en France « les pratiques visant le développement de certaines compétences du XXIe siècle (collaboration, esprit critique, usage du numérique notamment) sont dans l'ensemble moins fréquemment adoptées (...) Ainsi par exemple, 29 % des professeurs des écoles donnent fréquemment des exercices obligeant à développer l'esprit critique contre 65 % en Espagne ou 36 % en Suède »[3]. Mais a-t-on vraiment besoin de former des citoyens lucides, informés et critiques ?

Et la démocratisation est-elle toujours d'actualité, dans une société marquée par une bipolarisation des emplois ? Aujourd'hui, 25 % de l'ensemble des emplois sont non qualifiés, 48 % dans la catégorie « employés »[4]. Une projection à l'horizon 2030 vient d'être faite par France Stratégie et la DARES[5] : les hauts diplômés occuperont près de la moitié des emplois (47 % contre 43 % aujourd'hui), mais beaucoup d'autres types de postes seront à pourvoir, notamment d'enseignants mais aussi d'agents d'entretien, d'aide à domicile, de conducteurs et d'aides-soignants.


[1] « #Bilan Blanquer – 1. Une profession abîmée », Site du SNUipp, 25 janvier 2022.
[2]
L'état de l'École 2021, MENJS-DEPP, p. 60.
[3]
L'état de l'Ecole 2021, p. 44. Tous les cinq ans, l'OCDE réalise l'enquête internationale sur l'enseignement et l'apprentissage (Teaching And Learning International Survey, TALIS).
[4]
En 2019, les services directs aux particuliers représentant un quart des employés (INSEE, 2020).
[5]
« Les métiers en 2030 ». Etude France Stratégie /DARES, mars 2022.

 

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