Journée de la réussite éducative


Journée de la réussite éducative : Peut-il y avoir réussite éducative sans réussite scolaire ?

Quelques points qui font débat

Jacqueline BONNARD
Une journée qui se voulait une rencontre entre tous les professionnels de l'éducation autour d'une thématique « La réussite éducative ». En soulignant le caractère inédit de cette journée qui réunit les acteurs de l'Éducation et ceux de la politique de la Ville, les acteurs associatifs, les élus, les parents d'élèves, George PAU-LANGEVIN rappelle que la loi de cohésion sociale de 2005 a réuni et formalisé certains dispositifs sous l'appellation de "réussite éducative", avec la particularité de conjuguer des actions collectives circonscrites à des territoires délimités, avec des actions individuelles de soutien à des enfants repérés pour les difficultés qu'ils rencontrent : PRE, CLAS...
400 personnes invitées dont une majorité d'institutionnels (cadres de l'éducation nationale et de services de l'éducation des villes), dans un lieu symbolique, la Sorbonne fondée au Moyen-Âge et ayant obtenu son autonomie sous Philippe Auguste à la suite d'une rixe entre les étudiants et les bourgeois de la ville. Quatre ministres se sont succédé dans des interventions ponctuant la journée : George PAU-LANGEVIN (Ministre déléguée à la Réussite éducative), François LAMY (Ministre délégué chargé de la ville) tous deux organisateurs de cette journée, Dominique BERTINOTTI (Ministre déléguée à la famille), Vincent PEILLON (Ministre de l'éducation nationale). 
L'ambition affichée était de mettre en synergie la réflexion des différents acteurs participant à l'éducation des jeunes.

1er point de débat : Réussite éducative pour qui ? pour quoi ? par qui ?

A aucun moment de la journée, il n'est donné une définition de la « réussite éducative », en dehors du fait qu'elle concerne les deux ministères de la réussite éducative et de la ville, mais auxquels on peut associer « ceux de la jeunesse et des sports et de la famille, les collectivités territoriales, les associations d'éducation populaire et les parents d'élèves ».
Dans un discours généraliste, on aurait pu croire que cette réussite éducative dont il est question  concerne tout un chacun sauf qu'il s'agit de « construire le parcours des enfants notamment des plus défavorisés. » 
Et d'entrée le ton est donné : valorisation d'actions existantes. Exemple : les classes orchestres où les enfants s'initient à la pratique assidue d'un instrument de musique. Loin de moi l'idée de nier l'intérêt de cette expérience et son impact sur les élèves, mais ce qui devient gênant est le choix des critères utilisés pour évaluer l'action : attention plus soutenue, moins d'incivilités, comportement amélioré... A aucun moment il n'est question d'impact sur les résultats scolaires des élèves comme si la pacification était le seul objectif de l'action.

Lors de la première table ronde, « Dynamique territoriale et réussite éducative », si le président de l'ANARE (Association Nationale des Acteurs de la Réussite Educative) met en avant le rôle bénéfique des PRE, le sénateur de Seine Saint Denis (Claude DILAIN) et les deux sociologues présents dressent un bilan plus contrasté de la situation : des actions coûteuses, pas forcément bien coordonnées puisqu'on assiste souvent à un empilement d'actions sans un réel accompagnement qui permettrait de transférer « les bonnes pratiques » (Agnès VAN ZANTEN). Jacques DONZELOT met en garde sur ces pratiques de réussite éducative qui permettent également de sortir de la classe les élèves gênants. Il affirme que "la vraie réussite est scolaire". "Attention à ce que la réussite éducative ne soit pas un simulacre de réussite scolaire", à moins que ce ne soit "son destin". Pour Claude DILAIN, on ne peut penser la réussite éducative sans impact sur la réussite scolaire, sinon quel intérêt à mettre tous ces dispositifs en place, il ne s'agit pas d'occuper mais d'éduquer. D'où l'intérêt de travailler en synergie avec les établissements scolaires. (applaudissements nourris de la salle).

2ème point de débat : le rôle des familles dans la réussite éducative/réussite scolaire

Le DGESCO (JP DELAHAYE) recadre la réalité du terrain en s'appuyant sur des statistiques montrant la corrélation entre difficultés économiques et sociales des familles et réussite scolaire d'une part, grande disparité des moyens alloués à l'éducation en fonction des territoires. Il rappelle qu'aux deux extrémités de la chaîne 6% des collèges accueillent 75% des élèves issus des CSP favorisées quand 6% d'entre eux accueillent 75% des CSP défavorisées. Il y a donc concentration des difficultés sur certains territoires et lorsqu'on évoque la « réussite éducative », c'est en premier lieu à ces situations et à ces familles souvent dans la précarité qu'on fait référence. Pourtant tous les parents aimeraient que leurs enfants réussissent, scolairement parlant, affirme le représentant d'ATD quart monde (PY MADIGNIER) qui, s'appuyant sur la rédaction d'un ouvrage récent « Une école pour la réussite de tous » portant sur un croisement des savoirs avec les familles dans la grande précarité, recense trois visions de ces familles sur l'école :
- la résurgence des humiliations vécues dans leur propre scolarité
- la gestion de la classe par l'enseignant
- la difficulté d'envisager un parcours à long terme.
Ces parents appellent de leur souhait une logique de coopération dans la classe pour éviter l'isolement de « celui qui ne sait pas ou sait mal ». Ils souhaitent que leur enfant soit accueilli dans sa réalité et non dans ce qu'il est présupposé être. 
Il est à souligner qu'1/5 des familles sont monoparentales, majoritairement en grande précarité et qu'1/10 des familles sont des familles recomposées, ce qui oblige à modifier les représentations majoritaires sur « la famille».
Il s'agit de reconnaître aux parents leur rôle d'éducateur (premier éducateur ?) en insistant sur le fait qu'être parent n'est pas un métier, ce qui fait que la relation avec l'enseignant est assymétrique lorsqu'on aborde la réussite scolaire, puisque justement pour l'enseignant l'exercice de son métier s'appuie sur des savoirs professionnels. Les tensions avec les familles portent sur : l'orientation, l'évaluation et l'application du règlement intérieur lors des procédures disciplinaires. Des dispositifs existent pour tenter de rapprocher les familles des codes de l'école : la mallette des parents, les ateliers « d'éducation à la parentalité », les CLAS (contrats locaux d'accompagnement à la scolarité)... mais François DUBET souligne cette incapacité de l'Ecole à reconnaitre les parents : "l'Ecole appelle les familles mais ne franchit pas le pas".

3ème point de débat : Individualisation des parcours ou prise en charge par le collectif des potentialités ?

Durant la dernière décennie, le discours sur l'individualisation des parcours, l'externalisation des difficultés scolaires, les discours sur le décrochage scolaire ont davantage renvoyé aux élèves en difficulté et leurs familles une responsabilité qui pèse lourd sur l'implication dans les apprentissages. François DUBET, sociologue (EHESS) souligne que dans notre système scolaire, pour que certains réussissent, "il faut que d'autres réussissent moins et certains se demandent ce qu'ils font là alors que leurs chances sont ridicules. Une grande partie du décrochage est due à cette perte de confiance. Les élèves n'acceptent pas de jouer un jeu auquel ils sont sûrs de perdre". Et l'on voit mal comment ce nouveau concept de « persévérance scolaire » venu du Québec peut inverser cette tendance puisqu'il ne s'attaque pas au cœur du problème : quelles pratiques pédagogiques pour « sortir de l'exploit solitaire à la réussite solidaire » selon la formule d'Albert JACQUART ?
Il y a là deux logiques opposées pour aborder le problème du décrochage (encore faudrait-il qu'ils aient un jour accroché...) : celle d'une personnalisation du parcours, celle d'une appropriation collective et solidaire d'un patrimoine culturel commun.

4ème point de débat : Quelle formation des enseignants et des personnels de l'éducation ?

Sans que soit réellement abordée la question lors de cette journée, elle a été constamment présente en arrière-plan des débats :
- intégrer à la formation des enseignants un volet concernant l'accueil des familles
- ne plus limiter la formation des enseignants à la didactique des disciplines (en particulier pour le second degré) mais y intégrer tous les aspects de la fonction enseignante : pratiques pédagogiques, apports théoriques notamment en psychologie de l'enfant et de l'adolescent.
- la nécessité d'articuler les apports de la recherche et les savoirs d'action.
- former des praticiens réflexifs en valorisant la recherche-action, « l'innovation » et une approche collective du métier.

Avec en filigrane, quid des ESPE ? Quelle place des différents acteurs de l'éducation en dehors des universitaires ?

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      Posant « un autre regard » sur cette journée de la réussite éducative, Daniel PICOULY (enseignant et écrivain) a dit sa confiance dans l'école. Enfant d'une fratrie de 13 et dont la famille relèverait aujourd'hui des critères utilisés pour définir les CSP défavorisées et des actions mises en place dans le cadre de la réussite éducative, il a décapé quelques représentations selon lesquelles ces parents pourraient difficilement suivre la scolarité de leurs enfants. Il a mis en avant le fait que sa mère, illettrée, suivait les devoirs à la maison et que son père avait de l'ambition pour ses enfants. Il a également mis en évidence le fait que sa réussite devait beaucoup aux rencontres avec des enseignants lui ayant fait confiance malgré une orientation par l'échec pour cause de dysorthographie. 

      Dans son discours de clôture, Vincent PEILLON a relancé le débat en déclarant ne pas pouvoir donner une définition de « la réussite éducative », car voyant cela pour tout le monde. Il a mis en avant la nécessité d'un pacte entre l'école à la nation ; il s'agit de refonder la République par l'école. Une école qui appartient à la nation, où chacun doit pouvoir se forger un jugement critique afin d'opérer des choix, y compris lors de choix politiques. Il fait l'éloge d'une école émancipatrice.
Malheureusement, on constate que notre système éducatif reproduit les inégalités sociales, voire les accentue (rapport de l'OCDE). Il plaide pour une cohérence entre les différents acteurs de l'éducation afin d'appréhender l'enfant dans sa globalité. Mais pour que cette cohérence existe, elle doit s'appuyer sur un respect mutuel entre acteurs plutôt que sur la division et la non-reconnaissance entre les différents corps de professionnels. Tout ceci pour la réussite de tous.
Il se fait applaudir lors qu'il dénonce le fait relevé par la cour des comptes qu'on donne bien davantage aux élèves du lycée Henri IV que pour les lycéens de l'académie de Créteil quand on prend en compte toutes les données, alors qu'on est sensés donner plus à ceux qui ont le moins. « Le problème français, c'est qu'on a beaucoup dit cela, mais qu'on ne l'a jamais fait... » 
Donner plus à ceux qui ont le moins c'est aussi transformer les pratiques pédagogiques (exemple : enseignants en surnombre mais aussi pour aider à l'orientation).Il met en défaut l'idée reçue selon laquelle, on donnerait trop aux zones d'éducation prioritaire en citant l'accueil des moins de 3 ans (1% en Seine Saint Denis par manque de postes  contre 50% sur d'autres départements). Il faut donc non pas donner plus mais donner autant. Le sentiment de justice doit être dans le creuset de l'école et la création des emplois d'avenir participe de cette volonté de rétablir l'ascenseur social. 

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