Numérique, un changement qui pourrait rester virtuel...

 Jacqueline BONNARD
Décembre 2012

Le 13 décembre, le ministre de l'éducation nationale Vincent PEILLON présentait, devant un auditoire composé des acteurs du numérique éducatif, un plan d'actions en direction des enseignants, des élèves, des parents, des collectivités territoriales pour hisser la question du numérique éducatif au rang d'objectif global national. A cette occasion, il affirmait que « le numérique offre une opportunité unique pour refonder l'école »

La section 3 du projet de loi d'orientation et de programmation pour la refondation de l'école de la république, relative au développement de l'enseignement numérique propose d'installer « un service public de l'enseignement numérique et de l'enseignement à distance » (art. 10), « une formation à l'utilisation des instruments et des ressources numériques » (art.11), de simplifier l'application du code de la propriété intellectuelle en l'élargissant à l'exception pédagogique afin de permettre aux enseignants d'utiliser des extraits d'œuvre disponibles via une édition numérique de l'écrit. (art.12) 

L'ambition est louable et l'annonce de la création de Conseils et Comités chargés de coordonner les différents acteurs (éducation nationale, collectivités territoriales, représentants de la communauté éducative, partenaires privés de la filière numérique éducative...) présente l'avantage d'une approche globale des conditions d'équipement informatique et d'accès aux ressources numériques pour l'ensemble des établissements scolaires.

Pour autant suffit-il d'équiper les établissements de façon uniforme et donner accès aux ressources numériques aussi pertinentes soient-elles pour refonder l'école ?

Suffira-t-il aux élèves d'avoir du contenu en ligne, des corrigés du brevet et du bac  pour apprendre et se construire une représentation cohérente du monde dans lequel ils vivent ?

Suffira-t-il aux enseignants de bénéficier d'une formation à distance pour mettre en place une pédagogie propice à « accompagner les élèves dans la société du numérique » dans une approche citoyenne ?

 

Technologies nouvelles, nouvelles pratiques sociales

Personne ne conteste que nous baignions dans une société du numérique qui transforme profondément les comportements et les rapports humains. Ainsi que l'écrivait Bruno JACOMY dans « une histoire des techniques », les nouveaux outils « ne prolongent plus seulement nos mains, nos jambes, nos muscles. Ils prolongent nos sens, nos organes de communication et dans une certaine mesure notre cerveau. » L'homme d'aujourd'hui a accès à une multitude d'informations, prenant appui sur des médias aux formes diverses. Les élèves baignent dans ce milieu numérique à la recherche du plaisir immédiat, « icôno-zappeurs »  passant d'une information à une autre sans but précis apparent, activité le plus souvent individuelle qui laisse des traces dans l'inconscient sans qu'il y ait réflexivité.

 

Technologies nouvelles et apprentissages scolaires

L'enseignement vise à faire organiser les informations reçues par celui qui apprend afin de modifier ce qu'il croyait vrai de la réalité observée  en se construisant des savoirs extériorisés et formalisés de cette réalité. Il peut être intéressant de s'appuyer sur cette réalité virtuelle, mais est-ce suffisant ? Ce n'est qu'un apport parmi d'autres et s'il permet de sortir d'une transmission frontale par l'introduction d'un objet tiers (le poste informatique, vecteur des informations du Net), il ne suffit pas à construire du savoir chez l'élève. Mettre les élèves en stabulation libre devant les postes informatiques est tout aussi inefficace que de les soumettre à des exercices répétitifs dénués de sens pour eux.

 

Technologies nouvelles, nouvelle pédagogie ?

Il ne faudrait pas pour autant nier les compétences numériques acquises par les élèves hors l'école même s'il semble évident que les acquisitions soient inégales selon les milieux sociaux. Encore faut-il en avoir conscience et proposer des situations pédagogiques prenant en compte les acquis.  L'apport du numérique permet de diversifier les représentations du réel et de mettre en place une différenciation  pédagogique dans le cadre d'une séquence d'apprentissage qui vise à mobiliser tous les élèves sur un même objet de savoir, laissant la possibilité à chacun de suivre des itinéraires singuliers. C'est lors d'une synthèse active (construite collectivement) que la structuration des connaissances permettra à chacun de s'approprier le savoir visé.

 

Mais cette approche pédagogique se heurte à plusieurs écueils :

- un sous équipement informatique dans les établissements scolaires.
- des offres insuffisantes de ressources numériques éducatives de qualité.
- une formation insuffisante aux nouvelles technologies (le C2I2E suffit-il pour maîtriser les différents outils à disposition ?)
- une réflexion quasi inexistante  sur la pédagogie à mettre en œuvre intégrant les apports numériques, sans pour autant individualiser les parcours ce qui mènerait à l'effet inverse de ce qui est annoncé : la réussite de tous.

La tâche semble donc colossale tant le retard pris est important créant de grandes inégalités selon les établissements et les territoires. Rien ne se fera sans un plan d'équipement coordonné à l'échelle régionale et nationale. Et rien ne se fera sans une réflexion sur les pratiques professionnelles qui, tout en intégrant le fait que les TIC sont incontournables dans le contexte actuel, il ne saurait être question de centrer la pédagogie autour de leur utilisation.

 

Lire également

 

 

 

 

 

  • Pour des pédagogies adaptées à un contexte « numérique ». Bruno DUVAUCHELLE affirme  qu'il est plus important de prendre en compte le fait TIC en éducation plutôt que d'utiliser les TIC en éducation. Il met en débat trois propositions :
    - Une pédagogie de l'apprendre ensemble qui change les symétries traditionnelle de la classe,
    - Une pédagogie de l'appropriation qui impose de dépasser les limites de la classe,
    - Une pédagogie de l'autonomie réflexive accompagnée qui soit structurante, avant d'être strictement structurée.
    http://www.brunodevauchelle.com/

 



  • Un dossier de l'IFE (ENS Lyon) qui reprend l'historique de l'intégration des usages du numérique dans les classes depuis « le plan informatique pour tous » de 1985 jusqu'à l'usage des T.IC. dans les classes et les lieux de formation. Au-delà de l'importance d'un équipement adapté à ces usages, Rémy THIBERT interroge l'évolution du rapport entretenu au savoir lors d'une pratique du numérique d'une part, ce que cela induit dans les pratiques pédagogiques d'autre part. Il souligne l'importance d'une réflexion à mener sur la formation des enseignants pour une intégration pertinente des usages numériques lors des apprentissages.
    http://ife.ens-lyon.fr/vst/DA-Veille/79-novembre-2012.pdf

 

  • « Apprendre avec le numérique », un n° des Cahiers Pédagogiques présentant une grande variété de pratiques pédagogiques, de méthodes recourant à des outils numériques pour mieux faire apprendre, dans un cadre collectif comme dans l'accompagnement individuel.
    http://cahiers-pedagogiques.com/spip.php?article7941


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