L’école à coeur ouvert : des professionnel.les de l’école primaire racontent leur parcours Alice, Amélie, Astrid, Cécile, Charlotte, Elsa, Emmanuelle, Geoffrey, Laura, Lydia, MartineRécits collectés par Agnès Chalmey – Illustrations de Victoria Haab – Postface de Françoise Carraud+Récit poétique – Valérie Piccolo.Editeur Dire le travail, 2025, 205 et 56 pages – 14 € Ce sont 12 récits d’enseignantes ou d’éducatrices (*J’emploie le féminin parce qu’à l’école, et dans ce livre, les femmes sont largement majoritaires.) qui racontent en détail leur entrée dans le métier, leurs difficultés de débutantes, puis leurs déceptions face à l’institution et aux élèves, dans des situations professionnelles diverses, dans une école malmenée. L’éditeur propose, sur le revers de la couverture du livre, d’ouvrir le sujet à la discussion puisque l’école appartient à tout le monde. « C’est notre école, discutons-en ! ». La coordonnatrice, Agnès Chalmey a eu à cœur de « transcrire au plus juste les situations vécues et les ressentis des narratrices » ; elle écrit : « leurs récits exposent leurs motivations et désillusions, leurs combats, leurs relations avec l’institution et les élèves, l’impact de leur profession dans leur vie privée ». Elle ressent le besoin de se justifier et de faire état du fait qu’elle a été « maman engagée », puis qu’elle a passé le concours de professeur des écoles en 2009 à 43 ans, qu’elle a été remplaçante. A ce titre, elle a pu rencontrer de nombreux collègues, échanger avec eux et elle se sent donc « légitime » en 2023 pour partager et défendre leurs points de vue, le sien étant « désormais éclairé de l’intérieur ». Mais elle ne dit rien : – du choix des personnes (elle dit juste avoir rencontré beaucoup de monde lors de ses remplacements mais comment ont-elles été rencontrées, pressenties, sélectionnées puisque les personnes sont dans plusieurs endroits de France – Bourgogne, Besançon, Marseille, pour celles qui ont cité leur lieu géographique) – des conditions de recueil de ces récits (« quelques minutes, plusieurs heures, dans une cour de récréation, dans une salle des maitres au déjeuner, ou après la sonnerie, quand l’effervescence retombe », écrit-elle mais sont-ce des lieux, des moments adaptés pour analyser le travail ?) – de la méthodologie utilisée pour interroger les personnes (se sont-elles confiées à elle spontanément, leur a-t-elle posé des questions, lesquelles, les mêmes à chacune ?) – de son travail d’écriture (transcription, retranscription, calibrage, harmonisation ?). Elle rassemble des récits qui parlent tous du manque de formation initiale, de débuts de carrière difficiles, de relations négatives avec la hiérarchie, de critique de la loi de 2013, loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République. Celle qui fait « exploser les difficultés en matière d’école inclusive ». C’est, dit-elle, « un projet louable » mais qui « participe à la souffrance des élèves, au malaise des enseignants ». Certaines narratrices ont des profils de professionnelles en reconversion, n’ont pas bénéficié d’une solide formation et se plaignent de cette situation. D’autres donnent l’impression d’être arrivées là par hasard, par nécessité ou par défaut. La plupart ont envie d’arrêter, de se reconvertir ou d’attendre la retraite. Cécile – page 13 – entame une reconversion à 40 ans parce qu’elle a une fille dyslexique. Elle commence comme vacataire, loin de chez elle, fait un burn-out et se demande ce que fait l’institution.Astrid – page 47 – a été éducatrice de jeunes enfants pendant 15 ans avant de passer le concours de professeur des écoles. Elle est devenue enseignante spécialisée, d’abord en IME, puis en SESSAD où elle « travaille aussi pour les collègues enseignant dans les écoles où [elle se] rend. [Elle] apporte des outils personnalisés et se sent épanouie dans cette mission ». Laura – page 153 – gestionnaire de métier, se reconvertit à 40 ans et arrive en poste à Marseille en REP+. Amélie – page 35 – est AESH et se sent mal parce que l’école inclusive sans moyens va mal et « ça lui fend le cœur »… Lydia – page 133 – a été professeure des écoles pendant 16 ans, directrice d’école en éducation prioritaire, trouve « l’écart trop important entre les contenus enseignés à l’IUFM et ce [qu’elle] a appris tout au long de sa carrière ». Elle décide de faire une rupture conventionnelle avec l’Éducation nationale et s’engage dans un métier privé en lien avec l’écriture, l’orthographe, la grammaire, où elle « voit des enfants en réussite et des parents heureux »… Elsa – page 61 – a eu de gros problèmes scolaires à cause d’une dysorthographie. Elle devient enseignante pour transmettre une autre idée de l’école, différente de ce qu’elle a vécu. Elle se plaint que les « professeurs de fac n’ont pas mis les pieds dans une école depuis des années et nous donnaient des recettes impossibles à utiliser ». Elle a fait un passage en SEGPA, un « calvaire » puis des remplacements en milieu ordinaire selon les aléas du mouvement. Elle a une baisse de motivation et « ne s’y retrouve pas ». « On verra au prochain mouvement », dit-elle. Charlotte – page 167 – s’est épanouie au début dans son travail d’enseignante formatrice, puis de conseillère pédagogique avant d’en être déçue par les conditions d’exercice, les tâches administratives, les animations pédagogiques « clés en mains » imposées par la hiérarchie. Elle a pris une direction d’école et travaille 50 heures par semaine, à 2 ans de la retraite. Alice – page 177 – déçue par ses études scientifiques, et malgré le fait d’être dans une famille d’enseignants, s’oriente vers ce métier, est recrutée sur liste complémentaire et titularisée à 22 ans. Elle s’est arrêtée pour élever ses enfants et pour suivre son conjoint, a demandé une disponibilité. Elle est maintenant sur des postes fractionnés, a envisagé une reconversion vers des métiers de l’environnement mais compliqué – financièrement, alors qu’elle est seule avec ses 2 adolescents en cours d’études – intellectuellement, reprendre des études à 46 ans l’effraie. Elle est en plein interrogation et rêve à « une école idéale ». Geoffrey – page 103 – est professeur des écoles et travaille dans l’enseignement spécialisé, IME, SESSAD, ULIS, SEGPA. Il vient d’obtenir un mi-temps « pour suivre une formation en vue d’une reconversion » et « prépare un diplôme de pépiniériste en reconversion progressive. Il ne sait pas s’il pourra obtenir encore une fois un poste à mi-temps.Martine – page 119 – ATSEM, se plaint que depuis de nombreuses années, la situation se détériore dans les écoles où elle travaille : les enfants qui arrivent à l’école ne sont pas propres, ils ne savent pas manger tout seuls, ils pleurent… Des nouvelles collègues recrutées sont une personne âgée ayant besoin de travailler encore pour arrondir ses fins de mois ou bien de jeunes stagiaires qui sont sur leurs téléphones au lieu de s’occuper des enfants qui les débordent. Il y a « un énorme bazar » ; elle leur confisque leur téléphone. « A la fin de l’année scolaire, 2 ATSEM ont démissionné, 2 autres sont en reconversion. Quant à moi, je travaille à mi-temps, en attendant la retraite. » C’est le mot de la fin de son propos. Toutes ces personnes ne sont nommées que par leur prénom. Une seule l’est par son nom et son prénom, elle s’appelle Valérie Piccolo, elle est AESH. On ne sait pas si elle fait partie des gens contactés par la coordonnatrice du livre. En tout cas, son récit fait l’objet de 56 pages qui s’ouvrent à l’envers, à la fin de la série de récits. Il est original au niveau de la forme puisque l’autrice met en regard 2 sortes de textes : ceux qu’elle a écrit en réaction sensorielle, physique à ce qu’elle a vécu avec des élèves et ceux qu’elle a mûrement réfléchis, plus rationnels. Rien n’est descriptif, tout est évoqué avec énormément de poésie. « Je travaille pour gagner ma vie pas que. Je travaille mon travail travaille la vie au corps. J’aime arriver le matin, page blanche, sortie de la nuit. Le dépôt des jours fait son œuvre quelque part. Je me veux libre chaque jour. C’est mon job. Un vrai. Celui que j’ai choisi. » Enfin une liberté d’écriture et une envolée optimiste dans ce monde de noirceur qu’est l’école présentée dans ce livre. Ce livre est un récit de témoignages, de ressentis, d’impressions, qui relèvent surtout de la déploration, de la plainte, qui se situent dans la sphère de l’affectif. Dans un entretien ou dans une formation, ce temps est nécessaire pour évacuer le trop-plein d’émotions, déconstruire les malentendus mais il est indispensable aussi de dépasser ce stade pour pouvoir avancer, reconstruire. On ne peut pas laisser l’école le cœur ouvert, il faut la panser, la penser pour la transformer. Dans la postface, Françoise Carraud analyse les causes de ces déceptions et je partage son point de vue. « Les narratrices ont avant d’y entrer, une image de l’école et de son fonctionnement quelque peu irénique. » Toutes ont des difficultés à leur entrée dans la carrière, toutes sont éloignées des conditions de vie de leurs élèves. Les zones d’éducation prioritaire sont inconnues des gens qui n’y habitent pas et « enseigner dans ces territoires peut être un véritable choc ». Françoise Carraud met en exergue les textes poétiques de Valérie Piccolo, qu’elle trouve « particulièrement saisissants », de par « la sobriété et la beauté de l’écriture ». Isabelle Lardon12 janvier 2026 2 février 2026 Valérie Pinton