Secrets d’école – Michel Breut, L’Harmattan, 2025 Michel Breut n’est pas un inconnu. Membre du secteur Orientation du GFEN dans les années 80, il a cumulé de très nombreuses expériences éducatives, notamment en éducation prioritaire. D’abord Conseiller d’orientation puis sollicité dans les années 90 pour être formateur dans l’académie de Nantes, il s’est fortement impliqué dans le CAREP des Pays de la Loire (Centre académique de ressources pour l’éducation prioritaire) avant d’exercer dans l’Académie de Bordeaux. Cet ouvrage témoigne de son engagement dans de nombreuses équipes, de sa réflexion, de ses pratiques et analyses au fil des années, qui ont forgé ses convictions. Mêlant analyse globale de l’école, observation fine des modes de faire des élèves face aux situations d’apprentissages et des pratiques des enseignants, il décortique les logiques qui sous-tendent les parcours scolaires, logiques constitutives d’inégalités qui se perpétuent voire s’amplifient, de la hiérarchie sociale, des relations de pouvoir et de la soumission volontaire qui en découlent. Michel Breut a réalisé une masse considérable de films, notamment dans les collèges et lycées professionnels, mais aussi en école élémentaire et en crèche. C’est sur cette base qu’il nous associe à sa réflexion critique, passant à la moulinette – depuis le réel observé – les figures majeures des modes d’enseignement, du cours dialogué à la méthode d’exposition, en passant par l’enseignement procédural et l’aide personnalisée, tant promue face à l’hétérogénéité. Où l’on voit, de manière redondante, que le temps accordé à la recherche et la posture professorale infléchissent l’activité des élèves et font rebond sur leurs comportements, progressivement sédimentés au fil de la scolarité, jusqu’à la sclérose. Deux figures majeures de types d’élèves s’y constituent : le chercheur-fabricant de réponses versus l’écouteur de réponses-demandeur d’aide. Il est troublant de constater que l’auteur parvient, au gré de son parcours, à un constat proche de celui que nous avions fait au niveau du CP dans les années 90 avec les catégories d’actifs-chercheurs versus passifs-récepteurs… Tout comme on peut trouver dommage qu’aucune référence ne soit explicitement faite aux nombreux travaux sur le rapport au savoir depuis ces années. La plongée dans le micro de l’observation de terrain alterne avec des changements de focale analysant l’évolution du système scolaire, la baisse du taux de redoublement et l’évolution de l’accès au baccalauréat pouvant masquer la réalité discriminatoire qui perdure par l’effet de changements structurels sans que disparaisse pour autant le « double système de la classe ». Conscient du rôle de l’Ecole dans la Reproduction, le conseiller d’orientation reste psychologue et fait arrêt sur des points-clés du développement, dont il remonte la genèse : théorie de l’attachement, rôle de l’activité, de l’exploration libre, passage du savoir-faire au savoir-dire, apprentissage des règles, de la frustration, triangulation… Attachement et apprentissage sont présentés comme deux fonctions vitales qui, bien qu’autonomes, restent sous influence réciproque. L’Ecole manque de suffisamment s’en inspirer, ouvrant parfois à l’émancipation mais trop souvent à l’assujettissement. Et si l’auteur évoque Céline Alvarez et la neuro-éducation, apparemment en écho, c’est pour en contester l’approche, « typiquement essentialiste », subordonnant l’apprentissage aux fonctions exécutives, alors que les compétences sont construites par et dans l’activité d’apprendre. Le plaisir de la réussite, la flexibilité cognitive et la mémoire de travail s’amplifient au fil des expériences, des essais et des gratifications qui en découlent, à distance d’une pédagogie passant par l’exemple (« une démonstration claire, c’est-à-dire silencieuse et séquencée ») et la répétition… Le double système de la classe est analysé du point de vue de l’activité d’apprentissage, mais aussi du point de vue des relations à l’autre, professeur et camarades, entre domination et autorité. Après un détour sur l’histoire des modes d’enseignement (individuel, mutuel, simultané), l’auteur revient sur les formes contemporaines dominantes, jugées normatives, individuelles et procédurales et s’interroge sur les raisons de cette stagnation des pratiques aux allures régressives, s’arrêtant sur la figure de « l’enseignant, expert impuissant ». Suite à l’analyse des freins au changement de pratiques, la dernière partie ouvre sur la perspective d’une école nouvelle, « émancipée de ses secrets », fondée sur « l’activité réflexive, créative, coopérative de l’élève », où « les enseignants pensent ensemble les pratiques de chacun » au cœur de collectifs interdisciplinaires. L’éducation nouvelle y retrouve ses axes d’orientation fondateurs. Au total, s’il est dommage que les références soient datées – même si on ne conteste pas les apports essentiels de Piaget – on ne peut que saluer cet essai, aux analyses amples et accessibles, propre à enrichir notre approche des situations éducatives. Fort de l’appui du réel, saisi au cœur des classes et à tous les niveaux, c’est un apport important à la dynamique de changement que nous sommes nombreux à souhaiter en matière d’éducation, loin des sirènes performatives, plaidoyer argumenté pour l’émancipation des élèves… comme des enseignants. Jacques Bernardin 11 mai 2026 Valérie Pinton