Tous capables, des pratiques pour une école de l’inclusion Atelier GFEN Recherche et Création en Arts Plastiques Alain Miossec et Bernard Mayaudon Ce vendredi 12 juin 2026, conjointement à un atelier USEP[1] et un autre de l’AGSAS[2], nous avons animé un atelier GFEN dans le cadre de l’université de printemps du snuipp31 dont le thème était « Les enjeux de l’école de l’inclusion ». Une douzaine de participant.es (7 Accompagnantes des Élèves en Situation de Handicap, 4 Professeurs des Ecoles, 1 coordinatrice Unité Localisée pour l’Inclusion Scolaire). Nous avions participé le matin même à une conférence d’une universitaire qui terminait sur la nécessité de sortir de la version de l’école du « néolibéralisme » afin de pouvoir aller vraiment vers une école de l’inclusion. Ainsi sortir du système scolaire fondé sur la compétition, la séparation ente les catégories d’élèves, la prolifération des dispositifs imposés et évaluatifs, l’individualisation, l’externalisation des diagnostics et des expertises, la dissolution des réseaux, l’indigence de la formation… Pour un accueil de la diversité des élèves le débat du matin pointait la nécessité de remettre en question « la norme ». Cela pouvait commencer avec la résistance aux habitus scolaires et injonctions délétères et se prolonger en sachant différencier le savoir comme « normalisation » (conformité, exécution) du savoir émancipateur comme « normativité » (sens et compréhension), autant pour les élèves que pour les enseignants. Ainsi ce que nous inventons, transformons pour l’accueil des élèves en situation de handicap devrait servir pour une meilleure école pour tous ! Pour ce qui concerne notre intervention, nous nous étions dit que malgré la situation actuelle difficile et souffrante de l’école et des métiers de l’éducation et devant la multiplicité de cas de situations de handicaps et de contextes scolaires, nous pouvions néanmoins, en tant que GFEN, contribuer à sortir des éventuelles impuissances et nourrir les alternatives en proposant un atelier « tous capables ! ». Nous avons donc proposé de vivre et d’analyser un atelier de création et recherche en arts plastiques afin de découvrir ensemble les conditions et les perspectives inclusives du « tous capables ! ». Trois numéros de Dialogue, la revue du GFEN, nous invitaient déjà à réfléchir plus particulièrement la question de l’inclusion : « Handicapés ou autrement capables ! », « Éloge de l’hétérogénéité » « L’aide, ou comment faire pour qu’ils s’en passent ? »[3] Nous avions 2h pour vivre et analyser un atelier d’arts plastiques, il nous fallait donc une pratique qui dure environ 1h15 afin d’avoir environ 45 mn de retour réflexif collectif (en petits groupes de 4, puis tous ensemble) . L’atelier « partage de l’imaginaire, palimpseste »[4] L’atelier, écrit par Hélène Cohen Solal est transcrit ici dans une version modifiée pour permettre de se tenir en 1h30 au lieu de 2h30. 1/ Dans une exposition de reproductions de tableaux, (couleurs et photocopies) chacun circule avec consigne de prélever, des signes, fragments, des esquisses… pour constituer une fresque (la fresque pour 12 personnes est un rectangle de papier à peindre de 4m sur 50 cm, ceci pour accélérer la saturation de l’espace à couvrir. Le travail s’effectue d’abord avec des craies grasses pendant 5 minutes, puis j’ajoute des encres de couleur pendant 5 minutes et les 5 dernières minutes, j’enlève les reproductions). Dans le travail sur la fresque, il s’agit de :– rapporter des éléments au trait– les organiser, les composer, par collage, fragmentation– fabriquer du lien, des transitions, des cheminements d’une esquisse à l’autre– agir dans les interstices, les vides. On s’arrête à un moment de saturation de la fresque.L’environnement des reproductions est un théâtre où chacun quitte le spectacle pour se constituer un patrimoine fragmenté, de couleurs, de traits, de formes… La proposition est d’être peintre parmi les peintres.Chacun est amené À PRENDRE dans un patrimoine (ici, 150 reproductions), à prélever, choisir, constituer. La reprise permet le (re)bond du trait, le collage contourne le besoin technique du savoir-dessiner.La constitution de la fresque permet d’oser, d’inter-agir, et de marquer le pouvoir d’invention du groupe entre les signes des autres. 2/ Prélèvement de fragmentsLes participant.es sont invitées à monter sur une chaise (si possible) pour opérer un changement de point de vue et avoir une vue globale du travail.Chacun prélève deux fragments qui l’intéressent dans :– son travail, son apport dans la fresque– le travail d’autruiChacun des fragments est prélevé dans la fresque au « carré ».L’élection de fragments sur le mode « mien » et « autre » permet:– de « considérer » son travail, d’avoir un regard sur ses « traits » et non un jugement sur leurs aspects.– de s’autoriser à s’emparer du travail d’autrui pour nourrir son propre travail, de faire jouer la dynamique entre les auteurs.– de voir son travail être « convoité », mouvement amorcé de reconnaissance, de destination.– la découpe « au carré » nous fait l’héritier de marges à ce qui nous a plu, nous pouvons cibler, focaliser, mais pas exclure. De ses « franges » nait un travail de prise en compte de ce qui « ne plait pas », dans la capacité à le transformer.-« Un tableau », chacun doit se construire un sens à cet énoncé, à cette exigence, aussi ouverte qu’est la question pour les peintres…– Les deux fragments constituent deux pôles, il y a du jeu, de l’espace de transition chacun étant supporté par des désirs soit contradictoires soit congruents. 3/ A partir de ces deux fragments, on fabrique par collage, découpage, avec intervention des matériaux utilisés pour créer la fresque (pour cette circonstance, après discussion avec Hélène Cohen Solal, 2 TABLEAUX de format A5. Le choix de faire deux petits tableaux au lieu d’un grand est dicté par le temps et le fait que ce sera le seul travail individuel de cet atelier. La phase de reprise prévue après le passage de la lecture avec fenêtre ne pouvant s’effectuer au vu du temps imparti). 4/ composition/fenêtrePar quatre, explorer du regard– Avec une fenêtre, un endroit du tableau, endroit phare, endroit de complexité, endroit où se noue pour vous quelque chose, ce qui pourrait être un endroit « décisif » du tableau, irréductible. En parler à tour de rôle sur le tableau de l’autre et pour chacun.e.Pointer des lieux, nommer des conventions, pour dé-totaliser « l’image » du tableau. C’est créer une lecture qui est un cheminement où s’investit le spectateur, où l’auteur même s’empare des lectures pour examiner du côté des « faires » et des aspects.Favoriser la recherche sur les inventions plastiques, les réussites plastiques.Suspendre l’interprétation du tableau, le « discours » sur le tableau, afin que ne soient pas oblitérés les aspects irréductibles du tableau à la description, au récit, à l’intention. 5/ (Avant la discussion, les participant.es vont voir les tableaux de toustes les autres…) Suite à un temps court de discussion en petits groupes de 4, puis un temps de partages et d’échanges en commun, Plusieurs axes de réflexion sont évoqués sur les conditions du « tous capables » : – Attention aux lectures déficitaires, trouver les richesses, les ressources. Ici une bienveillance avec des dispositifs, consignes qui invitent aux regards et commentaires au positif, sans jugement, pour avoir des leviers. Des productions très différentes sans que les acquis extra scolaires (rapport culturel, dessiner…) ne posent problème.– Inclusive donc pas de compétition, de comparaison hiérarchique, de la solidarité dans ce qui pose problème, coopérations, échanges, partages, s’inspirer des autres (droit de « copier »)…le savoir comme conquête collective, sans menace, en sécurité. Une dynamique qui organise l’alternance entre des investissements individuels et des interactions.– Chemin faisant, des savoirs-techniques plastiques se découvrent (on peut créer avec trois fois rien), des questions surgissent (faut-il faire du beau ?)– Quels types d’aide, d’adaptation « par le haut » ? (cf. les attentes)[5]. Ni indifférence, ni surenchère à la différence. La pédagogie peut être vue comme une attention à fournir une « aide » à la transmission des savoirs et des œuvres qui soit inclusive (pour tous). Ici il y a des propositions d’actions « simples » mais qui laissent ouverte la liberté de chercher, de se questionner, de décider, d’expérimenter dans la complexité. Ainsi tous les choix de dispositif, de matériaux, de gestion du temps, de consignes-contraintes-invitations, d’interactions, d’animations…sont pensés et mis en œuvre pour relever ce défi. – Attention à la dichotomie activités scolaires / activités culturelles… on devrait pouvoir faire de telles pratiques éducatives « culturelles » dans tous les domaines… il faut pour cela revenir aux processus qui ont présidé à l’invention des savoirs ou à la création des œuvres. [1] Union Sportive de l’Enseignement du Premier degré[2] Association des Groupes de Soutien Au Soutien[3] Respectivement dans Dialogue n° 128, 163 et 129-130[4] Note de Bernard Mayaudon : j’ai repris l’écrit en ajoutant les modifications entre parenthèses. Article écrit dans Graffite n°27 « partage de l’imaginaire »[5] Dialogue n°100-101 – 100 et une idées d’éducation nouvelle 7 août 2026 Valérie Pinton