Stages Sud Education Guyane – février 2026 – Compte-rendus

Sur le site du GFEN, c’était annoncé depuis quelques temps :

Pour la 10ème année, SUD Éducation Guyane organise la formation syndicale : « Pédagogies émancipatrices ». Elle aura pour thème « Comment recréer du collectif à l’école dans une société individualiste » :
– les 23-24 février à Cayenne
– les 26-27 février à Saint-Laurent-du-Maroni

Claire Albert, Dominique Piveteaud et Pascal Diard y interviendront pour le GFEN.

Ça y est, nous y sommes !!

Hier, au siège du syndicat, derniers réglages avant de retrouver les stagiaires : 88 à Cayenne, 42 à Saint-Laurent du Maroni, des chiffres qui font de la Guyane le territoire le plus volontaire pour ce type de stage où se concilient et se tricotent pédagogie et politique !! Le fait que le syndicat propose cette initiative depuis 10 ans, le désert de formation que les institutions entretiennent et le contexte professionnel particulier à la Guyane expliquent sans doute cela.
La grille du stage est fin prête, le thème étant au coeur de l’actualité politique tendue que les mouvements d’extrême-droite entretiennent, avec l’appui désolant et dangereux de nombre « d’irresponsables » politiques et de journalistes en mal de haine.

Premier jour, matin :

En guise de présentation, un « karaboutchatcha » que nous avons découvert lors de la dernière Biennale de l’Education Nouvelle à Nantes et que les camarades de l’Île de France ont introduit lors du stage Sud Education 93 et 94. L’idée est de faire circuler les stagiaires devant des affiches qui problématisent la thématique du stage ; un.e camarade de l’orga note les idées développées pendant 10 minutes sur affiche ; puis chacune et chacun se déplace vers une autre affiche de son choix, approfondissant et/ou complétant ainsi les idées du groupe précédent. Au final, une première écriture collective s’est construite.
La discussion entre nous, avec Sabine pour le syndicat, a été notre 1er moment de remue-méninges. Ce moment qui nous ressource, nous remonte le moral, nous réautorise à développer une pensée collective, nous redonne la pèche quoi !!

Sur les affiches seront proposées les phrases suivantes :
– Le collectif : un antidépresseur ?
– Résister c’est créer
– Un collectif de résistance est-il forcément antifasciste ?
– Quelle individualité au sein d’un collectif ?
– Prendre pouvoir par nos pratiques pédagogiques
– Faire collectif pour refaire le monde ?
– « Faites-en vos égaux afin qu’ils le deviennent » Rousseau


Puis Claire nous emmènera dans l’univers de Bell Hooks, grâce à une lecture en arpentage autour de son ouvrage « Apprendre ensemble, une pédagogie de l’espoir ». Une question simple pour faciliter la lecture et le débat : « c’est quoi le rapport avec votre réalité ? ».

Premier jour, après-midi :
C’est Pascal qui s’y colle !! Une démarche « sosie » autour de son expérience collective avec des élèves de Saint-Denis « porter plainte en 3ème », après la découverte dans une bibliothèque municipale, en octobre 1997, d’écrits négationnistes et racistes dans un ouvrage sur la déportation dans les camps nazis. Quel vertige que de s’apercevoir à quel point cela reste actuel, 30 ans après !!


Second jour, matin :
En parallèle, 2 ateliers de création pour souffler un peu, parce que créer c’est aussi résister à l’ignominie des discours et des actes qui refusent violemment l’accueil de tous les exils et de toutes les détresses.
Dominique pilotera l’atelier d’arts plastiques « fresque » et Pascal celui d’écriture « l’infatigable voyageur ».


Second jour, après-midi :
C’est sans doute le moment le plus casse-gueule car inédit, nouveau, relevant un pari fou comme tous les paris d’égalité concrète et de construction collective que nous pouvons lancer dans cette période d’individualisme mortifère pour toutes les individualités et pour tous les collectifs (de lutte, de travail, de transformations sociales, dans les quartiers comme dans nos classes) !!
A la demande de nos camarades du syndicat, nous allons essayer de mettre en place un moment d’agir syndical et d’agir pédagogique. Avec tout ce qui ce sera écrit, discuté, pensé et créé, les stagiaires devront monter une séquence de cet agir à double tête, sous la forme qu’elles et ils auront choisie (tract, jeu de rôle, vidéo, reportage photo et audio, dispositif pédagogique, etc.). Encore à cette heure, nous ne sommes pas définitivement calé.es !! Et vive la spontanéité cultivée !!

Comme toutes les autres années, nous avons hâte !!
Cayenne, dimanche 22 février, 20h heure locale.
Pascal, Claire, Dominique.

Lundi et mardi 23 et 24 février 2026

Cette année, le stage démarre à Cayenne. Une soixantaine de personnes arrive au goutte à goutte. Le dispositif du Karaboutchatcha a permis, côté stagiaire, de prendre la parole et pour l’équipe d’animation de comprendre là où les stagiaires en étaient sur la question du collectif. Pour animer ce temps, filou que nous sommes, avons embauchés l’ami Antoine, Clément, Romain et Flavia, camarades de SUD éducation. Ce début de questionnement a été le fil rouge de ces deux jours de stage. Il est aussi le premier moment d’un collectif en construction ou chacun et chacune à faire connaissance des autres. Ce temps a été vécu comme bienveillant où les souffrances et solitudes des un.es et des autres a pu être posé.

Nous lançons ensuite une lecture en arpentage à partir de l’ouvrage de bell hooks Apprendre ensemble. Une pédagogie de l’espoir. Cette pratique issue du mouvement ouvrier du XIXeme siècle permet la lecture collective d’un ouvrage. Après un premier temps de lecture d’extraits, les groupes se forment selon les « leçons » rédigées par l’autrice avec pour invitation de faire le lien avec leur(s) réalité(s) quotidienne. La lecture a aboutit à la réalisation d’une animation-tableau qui résume la pensée de bell hooks tout en interrogeant les pratiques enseignantes et institutionnelles.

Après une pause déjeuner asiatique, bien méritée, la démarche « sosie » autour de l’expérience pédagogique vécue avec des élèves de 3ème en 1997-1998 (« Porter plainte » cf Dialogue n°190) aboutit à une analyse poussée de ce qui fait les possibles et les réalisés du travail enseignant quand la classe devient un collectif agissant.

Si la journée était finie pour les stagiaires, celle des formateurs ne l’était pas. La qualité des échanges et questionnements nous ont obligé à être exigeant sur les contenus et les modalités du lendemain. Antoine impatient de voir les gens s’engager dès le lendemain, nous pousse à une réflexion sur les enjeux des engagements pédagogiques et syndicaux. Après trois heures de réflexions intenses, Dominique et Pascal proposent de finir le stage autour de deux questions. « En quoi le vécu du stage a modifié, transformé le rapport à votre métier et votre envie d’engagement ? », « Quelles envies d’agir pour faire évoluer son rapport au métier ? ».

Journée 2

Pascal et Dominique installent les ateliers de création. A travers la contrainte libératoire, les deux ateliers ont permis de faire collectif dans le plaisir pour peindre, dessiner, mettre en volume et écrire.

Lors du partage, les participants ont formulé leur prise de conscience de leurs capacités à faire collectif pour faire advenir de l’inattendu. Ce temps d’échange organisé sous forme d’un dispositif d’interviews réciproques avec prise de note par groupes de 3 ou 4 personnes a permis un partage de possibles autour du comment faire collectif concrètement dès demain.

Pour une part importante des participants, il semble qu’il y ait eu un « avant » et un « après ». D’un sentiment d’épuisement et d’abandon à la prise de conscience qu’il est possible de se réapproprier des espaces d’agir tant sur le plan pédagogique que militant.

Jeudi 26 et vendredi 27 février 2026

Deuxième session à St Laurent dans le lieu de l’Association de Découverte de la Nature Guyanaise (ADNG). Une vingtaine de personnes sur les quarante inscrites sont présentes.  Parmi elles, un groupe de cinq à six Assistant(e)s d’Education (AED) et d’Accompagnant des Elèves en Situation de Handicap (AESH) du même lycée ont participé aux deux jours de formation. Beaucoup de nouvelles personnes dont certaines dans des sites très isolés.

Le dispositif du Karaboutchatcha a amené des réactions différentes de celles recueillies à Cayenne. Les conditions spécifiques d’exercice sur ce territoire, les rapports parfois conflictuels avec la hiérarchie et le sentiment d’isolement ont teinté les échanges et fait apparaître des points de vue divergents (s’adapter ou résister notamment).

Quelques résistances ont été formulées au lancement de la démarche arpentage, résistances vite levées par la suite. Le nombre moindre de participants par rapport à Cayenne nous a contraint de proposer moins de texte à lire et à discuter. Pour autant, les participants se sont emparés de l’écrit de l’autrice et ont fait référence à leurs réalités en évoquant notamment des injonctions à ne pas parler aux élèves dans leurs langues maternelles et à ne pas autoriser les élèves à se parler dans leurs langues au sein de l’établissement scolaire.

Pause déjeuner sur le mode auberge espagnole pendant laquelle les participants ont pu faire plus ample connaissance et partager sur leurs réalités de terrain.

Comme à Cayenne, la démarche « sosie » autour de l’expérience pédagogique vécue avec des élèves de 3ème en 1997-1998 (« Porter plainte » cf Dialogue n°190) a abouti à une analyse poussée de ce qui fait les possibles et les réalisés du travail enseignant quand la classe devient un collectif agissant.

Journée 2

Les deux ateliers de création ont été vécus de manière très jubilatoire. Certains ont témoigné du plaisir à avoir pu agir dans un climat de totale sécurité. L’absence de jugement, l’espace d’autorisation, le temps non contraint ont été ressentis comme libératoires. Avoir pu faire œuvre ensemble sans se connaître forcément au préalable a été pointé comme un fait marquant.

Lors du temps de partage de l’après-midi, les groupes de 3 personnes se sont constitués spontanément de telle manière que différentes réalités professionnelles et de territoire étaient représentées au sein-même de chaque groupe.

Lors du temps de discussion en petits groupes et en plénière, les modalités de mise en réflexion des participants ont été énoncées comme « cassures » par rapport au format des formations imposées par l’institution. « Cassures » que nous appelons au GFEN « Ruptures ».

Des envies d’agir autrement sont formulées. Quelques échanges font apparaître des questions en suspens : Jusqu’où se soumettre aux injonctions ? Quelles conditions réunir ou créer pour s’autorise à ? Que faire de son ennemi intérieur ?

De notre côté, la question de la transformation sociale nous a semblé restée relativement en suspens, celle de la transformation des pratiques scolaires prenant beaucoup plus d’importance. Cela est peut-être dû au fait que faire collectif avec les élèves (et avec les élèves des classes populaires les plus dominées en particulier) n’apparaissait pas tout de suite, voire pas du tout comme une priorité, comme le ciment nécessaire à toute velléité révolutionnaire. Les réalités de la Guyane n’expliquent pas tout.

Comme à Cayenne, le souhait de continuer à réfléchir ensemble se traduit par la constitution de listes de personnes et de coordonnées. Sabine, Antoine, référents à Cayenne, Béatrice et Pierre, référents à Saint Laurent du Maroni prennent l’engagement de constituer un ou deux groupes de travail et de suivi.

Un temps de travail est prévu ce lundi avec Sabine et Antoine afin de lancer des pistes pour la formation de l’année prochaine. Parmi ces pistes, celle du rapport aux langues parlées, à la langue scolaire, et plus généralement au langage

Pour conclure, deux sessions de formation riches et denses. Des remerciements chaleureux sur les deux sites et des envies de changement qui semblent commencer à se traduire dans la réalité.

Claire, Dominique et Pascal

(Re)lire le compte-rendu du stage Sud Education Guyane 2025