LETTRE OUVERTE AU MAIRE DE CHAMPIGNY : À Champigny, féminiser sans effacer notre histoire : Pour un futur groupe scolaire nommé « Odette et Henri Bassis » 

La volonté municipale de changer le nom du groupe scolaire Henri Bassis suscite une émotion réelle et une profonde incompréhension chez de nombreux habitants, parents, enseignants, anciens élèves et citoyens de Champigny.

Nous voulons d’abord être parfaitement clairs : féminiser les noms de rues et d’équipements publics est un objectif juste, nécessaire que nous partageons. Notre ville doit donner davantage de place aux grandes figures féminines dans l’espace public.

Mais cette féminisation ne doit pas se faire au prix de l’effacement d’une mémoire déjà profondément inscrite dans l’histoire de notre ville et de notre quartier.

Henri Bassis n’est pas un nom anodin.

Instituteur juif, révoqué de son poste en décembre 1940 en application des dispositions antisémites visant les fonctionnaires juifs, recherché par la police au domicile de ses parents en 1941, communiste, il rejoignit la Résistance, devint officier des FTPF et fut homologué FFI.

À l’heure où l’antisémitisme connaît une inquiétante résurgence et où la transmission de l’histoire des persécutions et de la Résistance demeure essentielle, faire disparaître du fronton d’un groupe scolaire le nom d’un juif victime de l’antisémitisme devenu résistant ne peut être considéré comme un simple changement de dénomination.

À la Libération, il fut réintégré dans l’Éducation nationale et consacra une grande partie de sa vie à l’école, à la pédagogie et à l’émancipation par le savoir. En tant que pédagogue, il fut directeur d’école, formateur d’enseignants, écrivain et l’une des grandes figures du Groupe français d’éducation nouvelle dont il fut président.

En 1989, à l’occasion du bicentenaire de la Révolution française, sa pièce « Gracchus Babeuf ou la Conspiration des Égaux » fut présentée au Théâtre des Boucles de Marne. Des centaines d’élèves campinois purent alors assister aux représentations de cette œuvre consacrée à la lutte pour l’égalité.

Mais après toutes ces années, Henri Bassis n’est plus seulement le nom d’un homme.

Cet établissement scolaire, anciennement nommé « école du Plateau », est devenu, à partir des années 80, le lieu de pratiques pédagogiques nouvelles favorisant l’égalité d’accès au savoir et à la culture de toutes et tous. Il résonne alors au-delà de ses frontières locales, grâce au travail militant de son équipe enseignante et grâce au soutien participatif de nombreux parents.

Et c’est aussi et surtout une partie de l’identité du quartier.

Des générations d’enfants ont dit : « Je vais à Bassis. »

Des parents y ont accompagné leurs enfants. Des enseignants et des agents y ont travaillé. Des souvenirs s’y sont construits. Le nom s’est transmis d’une génération à l’autre.

Aujourd’hui, nous avons la chance de voir naître une école reconstruite. Les enfants eux-mêmes ont été associés à cette nouvelle étape et travaillent à l’identité de leur établissement.

Il serait paradoxal de leur demander de supprimer précisément le nom qui relie l’ancienne école à la nouvelle. On peut construire l’avenir sans effacer ce qui nous précède.

Une solution permet à la fois de préserver cette mémoire et de répondre pleinement à l’objectif de féminisation : faire apparaître le nom d’Odette Bassis qui ne fut pas simplement « l’épouse d’Henri Bassis ».

Elle est elle-même une grande figure de l’éducation nouvelle : professeure de mathématiques, formatrice d’enseignants à l’école normale de Bonneuil sur Marne pendant de nombreuses années, chercheuse en sciences de l’éducation, enseignante à l’université et présidente du Groupe français d’éducation nouvelle de 1994 à 2007.

Avec Henri Bassis, elle mena pendant une vingtaine d’années, une transformation de la formation des instituteurs dans une école qui permette l’émancipation et la construction des savoirs et de la citoyenneté par toutes et tous avec la conviction que les enfants des pauvres ne sont pas de pauvres enfants, telle est leur boussole. C’est aussi la nôtre.

La mémoire des femmes ne doit pas entrer en concurrence avec celle de la Résistance et n’oblige pas à effacer le souvenir d’un homme victime de l’antisémitisme.

Nous proposons donc que le groupe scolaire devienne le groupe scolaire « Odette et Henri Bassis », permettant de répondre ainsi à plusieurs objectifs :

– celui de féminiser le nom de l’établissement en faisant entrer dans notre patrimoine commun une femme dont le parcours pédagogique mérite d’être honoré.

– préserver une mémoire ancienne du quartier, attachée depuis plusieurs décennies au nom Henri Bassis.

– continuer à transmettre l’histoire d’un instituteur juif victime de l’antisémitisme d’État, devenu résistant, plutôt que de faire disparaître cette histoire du fronton de l’école.

– préserver la mémoire de deux anciens Campinois ayant vécu plusieurs années au Bois-l’Abbé.

La consultation engagée par la Ville pourrait parfaitement être maintenue.

À côté de l’école doit être construit un nouveau gymnase, destiné aux élèves pendant le temps scolaire mais également aux associations et aux habitants en dehors de ces horaires. Voilà, un équipement véritablement nouveau, sans plusieurs décennies d’histoire attachées à son nom.

La consultation pourrait être consacrée au choix du nom de ce nouveau gymnase, à partir des propositions féminines avancées par la municipalité ou d’autres propositions issues des habitants.

Cette affaire ne doit pas devenir un sujet de division inutile. Elle peut au contraire être l’occasion de montrer qu’une municipalité sait entendre l’émotion qui s’exprime, reconnaître l’attachement à une histoire locale et faire évoluer une proposition lorsqu’un consensus plus large peut être trouvé.

Le groupe scolaire « Odette et Henri Bassis » peut précisément être ce point d’équilibre.

Cette proposition permettrait à celles et ceux qui sont attachés à la mémoire d’Henri Bassis de se sentir respectés et entendus et en même temps de reconnaître pleinement le parcours d’une femme remarquable en tenant ainsi l’objectif fixé de féminisation de l’espace public.

Nous vous demandons donc d’entendre cette proposition et de lui donner toute sa place dans la réflexion.

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