Une crèche en Espagne Une récente mobilité Erasmus en Espagne, courant novembre 2025, a été l’occasion de voir de plus près la prise en charge de la Petite enfance en Catalogne et comment elle s’inscrit dans le système éducatif. Cela a permis d’analyser et comparer ce qui se passe dans nos deux pays, de trouver quoi prendre en exemple. Partons à Alzira, près de Castellon, entre Barcelona et Valencia. Nous avons visité la plus ancienne et grande crèche publique d’Alzira : « la escola infantil Tulell ». Tous les établissement d’accueil d’enfants s’appellent « escola » (école) et tous les enfants sont des « alumni » (élèves). Tous les parents sont considérés comme des co-éducateurs et interviennent régulièrement dans « l’école ». C’est le principe de base à connaître ! La directrice nous a accueilli.e.s avec beaucoup de chaleur et d’engagement et nous a présenté administrativement son établissement avant de nous le faire visiter en long, en large et en travers. La visite s’est terminée par un superbe goûter, boissons fraîches ou chaudes, gâteaux salés ou sucrés. Chacun.e est même reparti.e avec une petite brioche à la courge, spécialité d’Alzira, cadeau de la maison ! Le fonctionnement de la crèche La crèche Tulell est un équipement municipal, dont les personnels sont payés par la région, où l’éducation est autonome, et l’accès y est gratuit pour les familles. Elle accueille 99 enfants répartis en 3 groupes d’enfants entre 0 et 2 ans et 3 groupes entre 2 et 3 ans. Il y a 28 adultes, dont 2 sont des professeurs et 8 éducateurs – 1 adulte référent pour 13 enfants de moins d’un an et pour 20 enfants ensuite. Zéro homme mais ça évolue un peu ! Des personnels vacataires sont embauchés quelques heures par jour, de midi à 15h, auprès d’une entreprise de services spécialisés, pour encadrer le repas et la sieste des enfants. La directrice les forme pour que le projet éducatif soit connu de toutes les personnes qui travaillent et que les principes d’éducation soient partagés. Tout est horizontal et tout le monde participe aux différentes tâches. Le projet éducatif porte sur deux piliers : l’organisation de la vie quotidienne et la collaboration étroite avec les familles. La directrice a mis longtemps à construire l’esprit de son équipe mais la stabilité et l’engagement se sont imposés. Le jardin ou « la crèche dehors » (en regard de « la classe dehors » en France) Les enfants passent beaucoup de temps dans ce jardin, en activités libres. Ce sont les espaces qui créent les activités. Des structures en bois, balançoires, toboggans, cabanes ou tunnels, permettent aux enfants de grimper, de ramper, de glisser ou de prendre de la hauteur en toute sécurité, sous l’œil bienveillant des adultes qui encouragent, rassurent ou proposent des interactions si besoin. Pour certains petits au début de l’année, cet espace parait immense et ils ont un peu peur d’y aller. Les adultes montrent beaucoup de disponibilité pour les accompagner individuellement et consoler les pleurs. Certaines installations naturelles ne sont pas tout à fait adaptées aux normes de sécurité mais c’est important que les enfants se développent comme « dans la vraie vie » ! Chaque groupe a un petit patio pour se regrouper, goûter ou boire à l’ombre quand il fait très chaud. L’activité Jardinage Elle est ouverte pour les 1-2 ans, uniquement animée par des parents, dans un petit coin du grand jardin. Les enfants ont des petits outils et travaillent dans des toutes petites jardinières à leur hauteur. C’est un programme national, décliné régionalement, qui est devenu le projet de l’équipe. « L’ouverture aux parents est une tradition ici », nous explique la directrice. Ils ont été formés par les éducateurs et sont toujours très présents. La salle de motricité Elle est équipée de modules de « motricité structurée ». Le jeu moteur structuré offre aux tout-petits un cadre structurant tout en leur permettant d’explorer, de faire des choix et de développer des compétences essentielles. Ce type de jeu fixe des limites tout en laissant une certaine liberté, favorisant la prise de décision et l’autonomie dès le plus jeune âge. L’espace de vie des enfants d’1 an Tout le mobilier est en bois et les décorations sont réalisées avec des éléments de la nature. Les murs ne sont pas recouverts de multiples affiches colorées qui sur-stimulent l’œil et le cerveau. Il règne une ambiance de simplicité et de sobriété. Le grand espace de vie est aménagé en « coins » avec des meubles, jeux et accessoires uniquement en bois ou en métal (pas un jouet de plastique en couleurs vives) : un coin lecture, un coin repos, un coin jeux symboliques (jouer à faire semblant). Les poupées sont sexuées et ont plusieurs couleurs de peau différentes. Il y a des petites tables pour manger avec 1 ou 2 enfants à la fois, à leur rythme. Les meubles et jeux de motricité sont estampillés « Pikler ». Emmi Pikler, pédiatre hongroise, a apporté des connaissances détaillées sur le développement du bébé et du très jeune enfant et défini, entre autres, le concept de motricité libre. Elle a ainsi montré l’importance de favoriser celle-ci pour permettre à l’enfant d’être l’initiateur de ses actions motrices. Discussion autour de quelques points saillants de notre visite La crèche pratique-t-elle l’inclusion ? Cette année, il n’y a pas d’enfant handicapé accueilli dans la crèche ; l’année dernière, il y en avait 7. A ce moment-là, la crèche travaille avec un centre spécialisé pour se faire aider pour aménager le quotidien des ces enfants. Quels sont ses partenariats ? Les partenariats sont nombreux, avec les familles, avec des associations de solidarité sociale, de théâtre, un centre de personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Se développent aussi le concept « le jour de… », où des parents ou des professionnels viennent partager un peu de leur temps avec les enfants, où on fait une petite fête. Quelle formation pour les professionnelles ? La formation est très importante pour la directrice. Elle-même se forme en permanence (elle fait des stages à Pistoia en Italie, creuset européen pour la culture de la petite enfance) et organise des formations pour son équipe. Les formations ont lieu sur la base du volontariat car elles ont lieu en dehors du temps de travail, le samedi en général mais son équipe est très engagée. Elle-même se déplace dans les autres structures et reçoit aussi beaucoup d’équipes en formation, pour des visites des lieux et des formations thématiques. Quels rapports avec la recherche ? Il n’y a pas de proposition de l’université pour travailler sur la toute petite enfance ; cependant deux études sont en cours, l’une sur la sédentarité des enfants, l’autre sur l’accès à la culture scientifique mais l’université ne communique pas. Une école de professeurs (= INSPE) travaille sur la Maternelle. Des élèves professeurs ont enquêté sur les parcs publics et les crèches et préconisé qu’il n’y ait pas de banc pour s’asseoir afin d’inciter les adultes à jouer avec les enfants ! Quelques projets d’Apprentissage-service se développent mais c’est un autre sujet. Quelle transition vers les écoles maternelles ? C’est très compliqué, il n’y a pratiquement pas de relations entre les structures des 0-3 ans et celles des 3-6 ans. A Alzira, il y a 11 écoles maternelles, 1 crèche publique (celle de Tulell) + 3 crèches municipales + 3 privées. « Ce n’est pas le même monde ! Les enseignants n’apprécient pas la liberté de mouvement et l’autonomie des enfants. Heureusement, la situation évolue un peu, avec quelques directeurs que je connais ! » dit la directrice. A l’école maternelle, les élèves travaillent beaucoup sur des fiches, ont des manuels scolaires, apprennent très tôt à écrire. « L’accueil des parents n’est pas une préoccupation… quand leurs enfants arrivent à l’école, c’est un grand choc ! ». C’est le même inspecteur qui est en charge des structures de 0 à 12 ans. Ils couvrent un grand secteur géographique et ne voient les crèches qu’une fois tous les 4 ans environ. Ils ne connaissent pas la petite enfance ! Au niveau de la formation, il y a des journées primaires (élémentaires en France) et d’autres maternelles, sans pont entre les deux. Les enseignants ont 100 heures de formation en 6 ans (en France, il y a 18 heures de formation comprises dans les 108 heures d’obligations de service à l’école primaire, donc 108 heures en 6 ans !). Le modèle de l’école maternelle française est certainement à développer en Espagne mais on peut sans aucun doute s’inspirer largement des relations constructives entre l’école et les familles entretenues en Espagne. Le reportage photo sous forme d’un diaporama illustre cette visite. Isabelle LardonLe 01/12/2025 14 janvier 2026 Valérie Pinton